EN REVENANT DE MONTAUK -Long island New York-

Publié le par Bazarette

Un peu d'écriture en attendant de rejoindre les communautés qui m'intéressent.

PETITE NOUVELLE


  Il y a très longtemps et en même temps c’est banal comme si c’était hier.

Je rentrais dans l’Atelier -tout juste démarré- et ils étaient là tous les 2, jeunes, sans enfant plein d’espoir, de dynamisme, d’énergie. Elle m’impressionnait, louve ambitieuse, incisive, crinière laineuse à  la sauvage, blonde, les yeux clairs, des traits  assez fins, visage carré, femelle et masculine à la fois. Lui,  Brun, les yeux noirs, pas très grand, mince, un regard doux, une expression si bienveillante qu’on se laissait envelopper et porter en fermant les yeux. Lui aussi était beau.

Je lui montrais mes dessins avec réticence, toujours encourageant, il avait des paroles justes,  presque amicales avec son élève, sans en avoir l’air les conseils étaient légers et tout de suite on comprenait où il voulait en venir. Alors on se remettait au travail le cœur léger et, sans peine, on reprenait le dessin en souhaitant y mettre enfin ce que, lui, le Maître en attendait. Elle, c’était différent, c’était la Patronne, elle houspillait plus qu’elle n’encourageait, on se sentait diminuée, amoindrie, finalement on repartait complètement insatisfait, déçu et avec un sentiment de vide, de néant, de nullité. Triste.
Deux jours après j’y retournais à l’Atelier en me disant que ce jour là serait peut-être le dernier. Lui m’incitait à venir, me disant que c’était dommage d’arrêter, ce que je faisais était intéressant, parfois mes petits dessins le faisait sourire -à mon honneur- et c’était pour moi le printemps, parfois mon cœur s’affolait et de nouveau j’y croyais.

 

Je suis partie de l’Atelier prétextant un emploi du temps professionnel chargé. La voilà débarrassée.

Lui regrettait mon départ. C’est dommage, me disait-il, allez un petit effort, il faut persister.
Mais moi, tendre, fragile pas encore entaillée par la vie, je préférais partir.

Je pensais à l’Atelier, parfois je le croisais, un bonjour timide, un signe, puis les aventures, les joies et les estafilades,  les années, ont fait que je n’ai plus osé le regarder.

L’Atelier s’est enflé d’une belle notoriété ; il a déménagé une fois, deux fois, je savais toujours où il était.

J’aimais son nom, il était aussi doux que lui.

Des siècles plus loin, alors que je le croyais disparu, on s’est croisé dans un supermarché, on a pris plusieurs fois les mêmes allées, en se croisant et se recroisant on se regardait, lui surtout. Moi j’étais gênée, je baissais les yeux, lui avec insistance cherchait mon regard. Quand il y plongeait, c’était lourd, ses yeux noirs las et empreints de reproches, de questions, de pourquoi, de comment, de "je t’en veux" .

Même si on me disait «Roma, ne serais-tu pas un     peu interprétative?»
Non, je connaissais son regard, sans mots, je le       connaissais.

Deux enfants l’accompagnaient, étrange hasard de la vie, son fils aîné s’appelle comme le mien .         

Le temps d’apercevoir sa silhouette partir dans la nuit froide et ce fut bien la dernière fois que je le vis.Depuis il est à une autre adresse mais toujours   à l’Atelier et moi je suis sur un chemin qui n’est pas le sien.
                                     



 

 

 

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Publié dans MES PETITS TEXTES

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